La double vie de la comtesse

C’était au mois de février 1909 : une clameur emplit la rue saint Yves : « Mme de la Pommière va brûler vive »…

Par des interstices de la porte de son logis, des volutes de fumée se déroulent traitreusement, brûlant les pavés, léchant les murs…

Personne n’ose entrer. Très intéressés, les enfants s’imaginèrent bien un peu qu’on venait d’allumer le bûcher d’une sorcière. Deux courageux voisins tentent le sauvetage. Courageux, car la rumeur publique enveloppait la pauvre créature d’une telle réprobation qu’ils s’attendaient à recevoir d’elle quelques coups de revolver. Ils ébranlèrent la porte… silence de mort… la fumée s’épaissit, la chaleur monte.

Le plus maigre de ces courageux se glissa comme un chat par un judas, bouché par un chiffon au-dessus de la porte et se laissa tomber dans l’obscurité quasi-totale.

Par terre brûlent des vieux linges. Sur l’escalier il aperçoit enfin une masse presque écroulée… C’était la comtesse. A demi aveugle, elle n’avait rien vu de cet incendie dû à sa négligence. Son odorat habitué aux pires odeurs n’avait rien senti. Elle ne bouge point, ne dit mot, mais remercia son sauveteur de son éternel sourire.

La municipalité s’émut, jugeant qu’on ne pouvait laisser en pareil état la malheureuse femme.

Aucun hôtel, aucune pension de famille, aucun établissement charitable ne voulait ou ne pouvait recevoir une pensionnaire aussi bizarre qui d’ailleurs refusait toute nourriture. Avisé, le médecin légiste la visita et déclarant qu’elle était atteinte de débilité mentale, il conseilla alors l’internement à l’asile d’aliéné de Clermont, ce même asile qui recevra 23 ans plus tard Séraphine Louis…

L’enlèvement fut horrible. Il fallut employer la force, elle fut embarquée par deux agents sous les regards compatissant des Senlisiens qui, tant de fois, s’étaient gaussés d’elle.

Quiconque a assisté au spectacle de son logis ne serait capable de décrire l’inconcevable chaos laissé derrière elle. Par terre un grabat vide, des tableaux de prix, meubles anciens, des fauteuils Louis XVI recouverts de tapisserie, des nippes de velours et de satin, lingeries, dentelles, pistolets, bijoux, des colliers de perles, des poignards, des porcelaines anciennes, … le tout valsait dans un tourbillon de poussière, de vermines, et… d’ordures.

Dans le salon on remarqua deux peintures assez bonnes : Napoléon et Marie Louise et une gravure représentant la naissance du roi de Rome.

Cruelle destinée quelques années plus tard, durant la guerre 1914-1918 ces souvenirs énigmatiques passés furent lacérés par les soldats qui saccagèrent la maison.

Au milieu de ces sordides beautés : un petit râteau de croupier servait, dira-t-elle plus tard, à chercher ses bijoux dans la poussière.

Ajoutons à cela qu’au moment de son départ, la pauvre comtesse n’était pas seule. Un régiment de gentils compagnons dévorait des vieilles croutes. Une multitude de rats grouillait de partout. Ils grignotaient les billets de cent francs et les vieux coupons de titres de rente. Ils  formaient semble-t-il bon ménage avec les cinq ou six chats repus des restes trouvés ça et là. On a évalué à 200 000 francs l’argent qui traînait de partout que les rats ont bien voulu laisser.

Après récurage de la maison de la rue Saint Yves on confia à des mains sûres une grande malle contenant une quantité de documents, de papiers, d’objets qu’on n’avait pas eu le temps d’examiner. Elle fut confiée à un notaire en juillet 1914. La malle brûla avec la maison du notaire le 2 septembre sous le feu de la barbarie allemande, emportant toutes preuves de l’existence d’Eugénie de Lünck.

La Comtesse de la Pommière fut rentrée dans l’Histoire par la voix des journaux illustrés de l’époque. L’énigme de son existence  troubla de plus en plus les Senlisiens.

Parfois « Le Gaulois » ou le « New-York-Herald » avaient annoncé que la comtesse de la Pommière « quittait son hôtel de Senlis pour donner des fêtes à Paris ». Pour qui connaissait l’« hôtel », ces annonces paraissaient plutôt bouffonnes. Pourtant une baronne de la haute Société parisienne se confia à Mr de Maricourt qui mena l’enquête.

–  « Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien, jusqu’à ces derniers temps, Mme de la Pommière était délicieuse ? … Mais oui, ses toilettes étaient d’un gout douteux ; la vue de son intérieur à Senlis m’a…étonnée. Son âge sans doute ?  Mais à Paris, quelle différence. Combien elle était appréciée ? …Oui, oui. Tandis qu’elle détestait Senlis parce que les habitants se moquaient d’elle. Elle avait peur la malheureuse. »

 

–  Alors pourquoi y vivre ?

–  C’est à Senlis qu’elle se cachait le mieux et qu’elle déroutait l’attention. Partout elle se sentait menacée. Mais à Paris, quand elle n’était plus oppressée par la solitude, elle reprenait toute sa gaité, toute sa souveraine aisance.
Ah si vous saviez quel entrain elle avait lorsqu’elle m’emmenait en voiture au Grand Prix ?… Oui elle recevait à ravir dans son appartement meublé rue Balzac qu’elle conservait encore, il y a quelques années. Elle y disait des vers à la perfection, aussi bien en français qu’en allemand ou en  italien. Elle tenait ses amis sous le charme… »

 

–  « A Senlis vous n’avez connu qu’une sorcière dans l’ombre. Ici le soleil descendait pour auréoler sa tête. »

Voici cet autre témoignage venant d’Albert, cet enfant que la comtesse avait recueilli dans un patronage.

– « …ma mère adoptive m’a répété qu’elle était née à Vienne. Sa mère Joséphine de Lünck, était Dame de la Cour. C’était une belle femme dont le roi de Rome s’éprit violemment, parait-il. De leurs relations naquirent deux enfants, un fils mort à 2 ans et demi et Eugénie, née quelques mois après le décès de son père.
Joséphine de Lünck quitta l’Autriche en 1837, avec sa fille Eugénie et vint à Paris, puis s’établit à Senlis.
….
Elle me parlait tous les jours du « roi de Rome » son père, elle portait constamment sur sa poitrine son portrait, une petite miniature qui me semblait être très belle. Sa mère lui avait dit que le nom de « de Lünck » n’était pas le sien car on l’avait obligée à changer de nom et à quitter l’Autriche. Elle sut, par elle, que le roi de Rome était très grand et qu’après une partie de canot vivement conduite, il s’était alité et qu’il était mort deux jours après, des suites d’une hémoptysie.

Tombe d’Eugénie de Lünck
Cimetière de Clermont

« La vie dans une maison d’aliénés, lorsqu’on est entourée de soins est supérieure à la solitude dans une existence de réprouvée. »  Ainsi, l’estime Mme de la Pommière, lorsqu’elle fut sortie de sa prostration des premiers jours à Clermont.

Lorsqu’on sut qu’elle avait encore des ressources, on lui fit quitter le service des indigents. La comtesse de la Pommière fut transférée au « petit château » de Fitz-James appartenant au domaine de l’asile.

On ne l’abandonna pas, elle reçut quelques visites, en particulier de Mr de Baudeloque, administrateur de sa fortune qui venait parfois avec son épouse.

Au soir de sa vie elle réclamait parfois sa mère, mais conserva jusqu’à la fin le secret de son origine. Elle s’éteignit le 27 février 1922 à l’âge de 90 ans.

Elle repose au cimetière de Clermont sous le nom d’Eugénie de Lünck.

 

Le texte de ces épisodes est un résumé réalisé par Jacques Marie Broust de l’ouvrage d’André de Maricourt « le mystère de la rue saint Yves à l’Argent »

2 comments for “La double vie de la comtesse

  1. Mantion
    21 novembre 2017 at 20:55

    Je vous transmets la transcription de l’épitaphe gravé sur la pierre tombale de Georges de la POMMIERE
    au cimetière de Pau. Je me tiens à votre disposition pour tout autre renseignement (photo etc).
    Ici repose là haut existe
    Le jeune virtuose George de la Pommière
    Décédé à Pau le 7 mars 1884
    A l’âge de 16 ans
    Il ressemblait au lis ,sur notre pauvre terre.
    L’enfant si pur, si beau dans sa chaste candeur.
    Son regard rayonnait d’amour, de foi sincère.
    Semblait de l’infini sonder la profondeur.

    Son Oreille entendait la céleste harmonie,
    Sous ses doigts caressants l’ivoire s’animait
    Sur ce front de seize ans qu’éclairait le génie
    Passait comme un reflet du monde qu’il rêvait

    Ce cœur d’adolescent plein de candeur naïve,
    Vibrait au moindre effort comme un luth enchanté
    Pour la France, pour l’Art pour toute ombre plaintive.
    Il avait des trésors d’amour, de charité
    O vous tous qui venez sur cette froide pierre
    Porter un souvenir à l’enfant adoré
    Priez pour celle qu’il appelait tendrement mère
    Pour cette âme en exil, pour ce cœur déchiré
    Il destinait ses compositions musicales aux orphelinats
    Et au denier de saint Pierre avait reçu la première communion des mains de sa
    Sainteté le Pape Léon XIII

  2. Mantion
    21 novembre 2017 at 21:00

    Ici repose là-haut existe
    Le jeune virtuose Georges de la POMMIERE
    Décédé à Pau le 7 mars 1887
    A l’âge de 16 ans

    Il ressemblait au lis, sur notre pauvre terre.
    L’enfant si pur, si beau dans sa chaste candeur.
    Son regard rayonnant d’amour, de foi sincère.
    Semblait de l’infini sonder la profondeur.

    Son Oreille entendait la céleste harmonie,
    Sous ses doigts caressants l’ivoire s’animait,
    Sur ce front de seize ans qu’éclairait le génie
    Passait comme un reflet du monde qu’il rêvait

    Ce cœur d’adolescent plein de candeur naïve,
    Vibrait au moindre effort comme un luth enchanté
    Pour la France, pour l’Art pour toute ombre plaintive.
    Il avait des trésors d’amour, de charité

    O vous tous qui venez sur cette froide pierre
    Porter un souvenir à l’enfant adoré
    Priez pour celle qu’il appelait tendrement mère
    Pour cette âme en exil, pour ce cœur déchiré

    Il destinait ses compositions musicales aux orphelinats
    Et au denier de saint Pierre.il avait reçu la première communion des mains de sa
    Sainteté le Pape Léon XIII

    Épitaphe gravée sur la pierre tombale de Georges de la Pommiere au cimetière de Pau (64000).
    La précédente version était un brouillon malencontreusement recopié…

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