La force – par Jean VERGNET-RUIZ.

La sauvegarde de Senlis 1966 N°4

(…) Respectée par la Révolution à cause de son utilité sociale, La Charité ne ferma ses portes qu’en 1833. D’autres hôpitaux psychiatriques s’étaient ouverts, surtout des cliniques privées pour les malades aisés qui ne venaient plus comme naguère à Senlis de Paris et de plus loin. Elle ne subvenait plus à l’entretien gratuit de ses vieillards affaiblis ou grabataires qui furent transportés à l’hôpital général de Saint Lazare.
En 1838, les bâtiments furent partagés entre la sous-préfecture et le Palais de Justice qui devait occuper la partie noble sur la cour d’honneur jusqu’à son incendie de 1914. Dès 1840, le bâtiment de la Force fut transformé en prison. Quelques cellules aménagées pour les aliénés dangereux furent naturellement affectés aux criminels redoutables. En 1843, d’importants travaux approprièrent le bâtiment à son nouvel usage. Les grandes fenêtres aux belles proportions furent bouchées qui éclairaient gaiement les salles sur la rue de la Poterne et sur la rue du Temple. Une chapelle dans le goût pseudo-gothique fut aménagée, ainsi qu’un logement pour le gardien-chef, un parloir, et un bâtiment cellulaire d’un étage avec cachots souterrains. Les deux vastes cours intérieures furent segmentées en cinq promenoirs séparés par de hauts et sinistres murs méritant bien leur nom de murs de prison. Un chemin de ronde entre ces murs de cinq mètres de hauteur isola la maison d’arrêt du bâtiment de la sous-préfecture (maintenant l’école).
L’incendie du Palais de Justice, jamais reconstruit depuis 1918, la suppression de la prison devenue inutile, ont ajouté la tristesse de l’abandon à l’aspect morose donné aux bâtiments du monastère-hôpital par leur transformation. L’œil exercé reconnaît seul à première vue l’architecture aux lignes classiques très pures de 1752 dont ils portent encore la date. On comprend que, dans l’ignorance de ce que cachent les apparences, différentes voix se soient élevées récemment pour demander la destruction de l’édifice. La Sauvegarde de Senlis, alertée et très émue, obtint de M. le Garde des Sceaux la permission de visiter de la manière la plus détaillée la Charité. Son bureau présent à la visite fut unanime à considérer combien il serait facile de détruire les adjonctions de 1843, de retrouver les anciennes dispositions, et de doter Senlis d’un nouveau monument de grande classe, pratiquement inconnu des habitants. Quelle que soit son emploi, il aurait en plus le mérite de peser infiniment moins sur la bourse des contribuables que -sa destruction et la construction d’un édifice neuf qui n’atteindrait jamais sa sévère beauté. Un dernier argument doit jouer pour démolir les adjonctions du temps de Louis-Philippe : l’espace libre et la clarté dont profiteraient les enfants de l’école de la rue de Meaux, actuellement coincée par les sinistres murailles pénitentiaires. Leur moral et leur santé en profiteraient au même titre que la beauté et la vérité des traits du quartier.

Jean VERGNET-RUIZ.

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