La mystérieuse dame de la rue
saint Yves à l’Argent.

Le baron André du Mesnil de Maricourt est né à Villemétrie, près de Senlis (Oise), le 4 décembre 1874. Il fit ses études chez les Pères Maristes de Saint- Vincent.
Il était profondément attaché à son pays natal. En 1927, il s’était fixé à Senlis ; il ne quittait guère cette ville qu’il aimait et où il avait ses plus chers souvenirs.
Cet érudit avait une élégance peut-être surannée – on dirait aujourd’hui du type « vielle France »- mais l’élégance de son âme apparaissait dans ses livres comme dans sa vie courageuse orientée inlassablement vers la perfection.
Archiviste paléographe, il était particulièrement attiré par les bibliographies. Il savait utiliser les documents et il en tirait des récits vivants, écrits dans un style élégant et agréable. Il s’attachait à l’étude des caractères et les analysait avec curiosité et finesse. Ses récits étaient toujours fondés sur des textes souvent inédits ou des témoignages sans y ajouter la moindre affabulation. Il savait utiliser le doute pour renforcer son témoignage de vérité.
Il y est mort le 16 novembre 1945.

Voilà bien l’histoire incroyable d’une dame mystérieuse qui a tellement intrigué les Senlisiens et fait peur aux petites filles.

Cet article est basé sur l’ouvrage de Monsieur André de Maricourt qui a mené cette enquête, publié par la Société d’Histoire et d’Archéologie sous le titre « le mystère de la rue Saint Yves à l’Argent »

Dessin de Philippe Jullian (voir article, rubrique [découverte])

Dans le lacis des ruelles taciturnes de Senlis, il en est une plus secrète que les autres : C’est la rue Saint Yves à l’Argent. Dans cette rue il est une maison aux rares fenêtres où vivait, au début des années 1900 une étrange dame d’âge improbable.

On la voyait sortir de son logis solitaire, très grande (1m75 dit-on), maigre, dodelinant de la tête, myope, marmonnant parfois toute seule. A sa bouche finement dessinée au-dessus d’un menton volontaire et à la fraicheur de son teint,  il apparaissait qu’elle avait été jolie. Etait-elle une impératrice déchue ou une sorcière tour à tour clémente ou redoutable ?

A la grande joie des polissons de la rue qui se moquaient d’elle sans retenue, d’une démarche souveraine, elle arborait des costumes qui tenaient du prodige, des chapeaux de bergère, à longs voiles de gaze, ou des capotes second empire, dont les plumes d’autruche menaçaient le ciel sans discrétion. Des châles de dentelle, « des bouillonnées, des chicorées, des falbalas, des balayeuses » ornaient ses robes de soie. Une petite ombrelle rose, préservait du soleil pourtant déjà bien bas. Elle affectionnait tant les couleurs tendres qu’elle aimait porter les palettes d’azur, de vert-chou, d’orange, de mauve et de lilas…

Elle avait probablement seize ans quand elle était arrivée vers la fin de l’année 1848 par le chemin de fer venant de Chantilly. Elle était accompagnée d’un couple allemand, Monsieur et Madame Fritsch.

Monsieur Fritsch était  un excellent professeur de musique, fort apprécié dans les salons senlisiens. Il emmenait Mlle Fritsch qui, aux premières réceptions, fut jugée éblouissante par tous les hommes. Il semble que les femmes aient éprouvé la même impression, car ce ne fut pas d’enthousiasme qu’elles l’accueillirent. La jeune étrangère était fraiche comme une fleur, l’air noble et dégagé, la tournure la plus élégante qui se put concevoir. Elle avait de surcroît un sourire angélique et les plus beaux yeux du monde. Elle dansait à ravir, principalement les merveilleuses valses viennoises. Elle disait des poèmes et parlait couramment plusieurs langues…

Mr et Mlle Fritsch furent souvent invités au château de Valgenceuse par la marquise de Giac. Une folle gaité régnait dans cette maison où se pressait toute la Société des environs et même de Paris. Mlle Fritsch y rencontra Alfred de Vigny et Alexandre Dumas fils.

Les années passent, Mlle Fritsch était devenue coquette, très coquette (dans le sens qu’on donnait à ce mot à cette époque…) mais sa coquetterie était cependant assez discrète pour ne point lui fermer toutes les portes.

Mr Fritsch donnait des leçons chaque matin au collège Saint Vincent. C’est là que Mlle Fritsch allait souvent remplir ses devoirs religieux (elle servait un peu le diable, mais elle était beaucoup trop complexe et successive pour oublier Dieu). C’est là qu’elle rencontrait des hommes de science et de religion. Elle y rencontra l’abbé Bessières un ascète au visage grave, qu’une vision emplissait parfois d’épouvante. C’est là encore qu’elle dévisagea un certain beau jeune homme, élève de rhétorique qui aimait la poésie. Un vrai dieu exotique au regard de feu, au teint mat et aux cheveux de jais, cette pierre noire et précieuse. Ce jeune séducteur s’appelait José-Maria de Hérédia.

Mais voilà qu’outre Rhin gronde la tempête. Le bruit d’une guerre possible avec la Prusse s’est répandu ; les esprits s’alarment…Les origines fièrement affichées de Mr et Mme Fritsch, les mystérieuses correspondances et sorties nocturnes de Mlle Fritsch alimentèrent abondamment les esprits soupçonneux et les rumeurs les plus folles.

La guerre est déclarée, Mr Fritsch dut partir pour l’Allemagne avec son épouse, mais sans sa fille. Il y partait avec crainte, sans doute pensait-on qu’il avait quitté son pays pour des raisons politiques…

Mais au fait, Madame Fritsch était-elle son épouse ? Mlle Frisch était-elle sa fille ? Cette question alimentait depuis longtemps les conversations et les rumeurs. La vérité se révéla (enfin, dans notre histoire, la vérité sera toujours empreinte de doute) quand Mr Mahon, secrétaire de Mairie interrogea Mlle Fritsch :

– Mais enfin Mademoiselle, pourquoi n’avez-vous pas suivi votre père à l’étranger ?

Mlle Fritsch répondit avec un magnifique sourire :

–          Parce que Mr Fritsch n’est pas mon père !

Et Mme Fritsch ?

Le fonctionnaire ne reçut qu’une réponse évasive

Mais enfin Mademoiselle, d’où êtes vous ?

–     Je ne sais pas

Mademoiselle excusez mon indiscrétion, quel âge avez-vous ?

–     Je ne sais pas.

Mais enfin, quel est votre nom ?

–     Je ne sais pas continuait-elle calmement.

Oserais-je vous demander quels sont ou ont été vos parents ?

Mademoiselle Fritsch sourit aux anges : je ne sais pas.

Elle semblait de bonne foi. Cultivait-elle le mystère de son origine,  était-elle taraudée par l’ignorance de sa paternité ou ne voulait-elle pas, en cette période d’occupation prussienne en dévoiler la réalité.

Alors qui était Mademoiselle Fritsch ?

Lire le prochain épisode de cette histoire.

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